Le « droit à l’aide à mourir » n’est pas un droit.

19.08.2026
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Av. Orhan KARYALDIZAv. Orhan KARYALDIZ

Voici pourquoi personne n’en parle.

Le 15 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté définitivement la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir (291 voix contre 241). Le 16 juillet, le Président du Sénat a saisi le Conseil constitutionnel.

Tout le monde débat de la dignité. Personne ne parle de la structure.

Un faux problème conventionnel, un vrai problème structurel.

L’opinion publique a été priée de trancher un débat de dignité. La technique juridique, elle, pose une question différente : sur quoi bute vraiment ce texte, et à qui profite-t-il, une fois voté ?

I. Un verrou historique mal identifié

L’article 2 de la CEDH n’a jamais été l’obstacle. Le vrai verrou est ailleurs, et il vient de basculer.

II. Un dispositif d’effectivité incertaine

Le maillon médical le plus fragile du texte, et la thèse hohfeldienne que la doctrine n’ose pas encore écrire en Une.


A. Le faux obstacle : l’article 2 de la CEDH

Contrairement à une idée reçue, la CEDH n’a jamais fait obstacle à cette réforme.

Dans Lambert et autres c. France (Grande Chambre, 5 juin 2015, n° 46043/14), la Cour a jugé, à défaut de consensus européen, que la question relève de la marge d’appréciation nationale.

Le principe a été précisé sept ans plus tard : dans Mortier c. Belgique (4 octobre 2022, n° 78017/17), la Cour a expressément énoncé que l’article 2 « ne saurait être interprété comme interdisant en soi la dépénalisation conditionnelle de l’euthanasie » (§138).

Le verrou n’était donc jamais conventionnel.


B. Le véritable obstacle : dignité et basculement

Le blocage venait de la décision n° 94-343/344 DC du 27 juillet 1994, qui érige la sauvegarde de la dignité de la personne humaine en principe à valeur constitutionnelle, repris depuis à l’article L. 1110-2 CSP.

Une ligne de fracture technique, surtout :

2002 · 2005 · 2016 — laisser mourir

15 juillet 2026 — faire mourir

Kouchner (2002), Leonetti (2005), Claeys-Leonetti (2016) : trois lois, une seule ligne franchie, celle du refus de soins, du non-acharnement, de la sédation. Le texte du 15 juillet est le premier à basculer dans la seconde catégorie. C’est cela, l’événement juridique de l’été, non l’article 2 CEDH.


A. Le maillon faible : le « discernement gravement altéré »

Le texte exclut par principe les souffrances psychiatriques isolées (art. 6). Mais l’appréciation du discernement « gravement altéré » reste à la charge du collège pluriprofessionnel, soit un espace d’appréciation médicale, non un critère objectif.

Mortier c. Belgique a montré comment une dépression réfractaire avait fini par légitimer une euthanasie. Le garde-fou français est plus étroit, mais repose sur le même point de bascule : le jugement clinique d’un tiers.

Sur 27 États membres de l’UE :

7 — autorisent l’euthanasie / le suicide assisté

2 — suicide assisté seul (CH, AT)

1 — référendum rejetant (SI, 2025)

Le récit d’une « France en retard sur l’Europe » est largement un raccourci médiatique.


B. La thèse hohfeldienne

Un droit subjectif suppose un débiteur identifiable du devoir correspondant. Or l’article prévoyant la clause de conscience du soignant est inconditionnel, et aucun débiteur n’est désigné pour garantir l’accès effectif à la prestation.

« La loi institue un privilège pour les médecins, non un droit pour les patients. » (Le Club des Juristes)

Ce que le législateur qualifie de « droit à l’aide à mourir » est, en théorie hohfeldienne, un privilège assorti d’une immunité pénale conditionnelle pour les professionnels de santé volontaires, pas une créance opposable du patient.

Zones rurales, établissements confessionnels, déserts médicaux : là où la clause de conscience sera massivement exercée, l’accès sera, de fait, nul.


BONUS

Q: Si le médecin fait jouer sa clause de conscience, n’est-il pas « obligé » d’adresser le demandeur à un confrère qui acceptera sa demande ?

Il faudra donc être capable de réadresser la personne.

R : L’article 14 impose au professionnel invoquant sa clause de conscience de notifier sans délai son refus et de communiquer le nom des professionnels déclarés auprès de la commission nationale comme disposés à participer. Les établissements ne peuvent opposer une clause institutionnelle faisant obstacle à un volontaire en leur sein. C’est une obligation de réorientation, sur le modèle de l’IVG, sans le délit d’entrave associé : un tel article avait été proposé, il a été supprimé.

Cette obligation porte sur l’orientation, non sur la disponibilité effective d’un volontaire dans le département concerné. Le texte ne comble pas ce vide si le registre local n’en compte aucun. Le législateur l’a débattu sans le trancher : trois amendements visant un délai chiffré (48 puis 72h) ont été retirés ou non soutenus. Le Cnom a jugé, le 15 juillet, que la clause « n’offre pas de garantie suffisante ».

Donc oui, le médecin est tenu de réadresser, mais cette obligation s’arrête à l’orientation. Rien n’obligera un confrère à accepter, ni ne garantit qu’il en existe un dans la zone concernée.


En guise d’ouverture

Le Conseil constitutionnel tranchera sur la dignité et la liberté de conscience.

Mais la question qui déterminera l’effectivité réelle du texte est plus obscure et plus décisive :

Qui, concrètement, sera tenu d’exécuter la prestation ?

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